Extrait d’une une interview avec Thomas Svolos sur « la psychanalyse et l’Ecole Psychanalytique aux Etats Unis »

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Je me suis intéressé à la notion de rectification que Lacan utilise dans son article « La direction de la cure1 ». Il y décrit la rectification comme la première étape dans l’analyse : une rectification des relations du sujet avec le réel, ou la réalité, suivi du développement du transfert et puis l’interprétation.

Je fus très tôt intéressé par cette notion de rectification dans ma pratique car je voulais comprendre comment les gens pouvaient s’engager dans le travail avec cette orientation analytique, surtout dans une communauté comme Omaha où elle ne fait pas partie de la culture. La question était de savoir comment initier un traitement et construire le transfert. Je voudrais développer deux points sur le sujet. Le premier a trait à la direction de la cure. Dans le débat à propos de la rectification, Lacan en parle dans les termes de l’établissement d’un certain ego et de représentations d’objet, les coordonnées imaginaires qui indiquent comment un sujet situe sa vie, la carte de ses relations avec la réalité, mais aussi, tenant compte de l’ambiguïté en français du mot réel, avec la précipitation du symptôme lui-même, voie par laquelle le sujet expérimente le réel.

Le sens de la rectification et du transfert sont-ils différents de nos jours ? Laissez moi commencer par une observation. Dans le séminaire commun de Jacques-Alain Miller et d’Eric Laurent, « L’autre qui n’existe pas 2 », ils parlent de sociétés verticales ou horizontales. Il est à noter que les Etats Unis forment une société très horizontale, qu’ils ne sont pas organisés de façon hiérarchique, disons, comme en Europe et je pense qu’en général on trouve moins de verticalité dans notre époque post-moderne. Cela installe un changement dans les possibilités de rectification et de transfert, car dans les sociétés organisées de façon plus hiérarchiques, la place de savoir attribuée au maître est plus claire et peut faire le terreau d’un développement du transfert. Nous devrions aussi noter que le savoir n’est plus aujourd’hui incarné, il est dehors, il est partout. On le trouve sur internet. Le savoir est à une place autre qu’il ne l’était auparavant, et cela a des effets sur le transfert.

Une autre remarque que nous pouvons faire c’est que, pour le meilleur ou pour le pire d’un point de vue politique, nous sommes dans une société de l’au-delà de la vérité. La catégorie de la vérité a aujourd’hui un statu différent. Je pense que dans le passé, cette recherche de la vérité était une force motrice pour l’analyse, pour les patients, dans la découverte de la vérité de leur souffrance et de leurs symptômes. Notons qu’à l’époque de Freud, l’analyse était orientée par la recherche de la vérité, même si, à la fin de l’analyse, l’on pouvait rencontrer un certain réel irréductible. Aujourd’hui, cependant, le réel n’apparaît plus seulement à la fin de la cure, mais il se dévoile dans les premières séances (surtout avec les addictions). Nous sommes nombreux aujourd’hui à commencer avec le noyau du réel et nous avons alors parfois à engager le sujet à développer une curiosité à son égard, à voir quelle vérité il pourrait en tirer.

1 Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958), Écrits, Paris, Seuil, 1966, pp. 585-645.

2 Miller J.-A., Laurent E., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » (1996-1997), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris viii, inédit.