Une présence qui dérange par Thomas Van Rumst

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Le sujet supposé savoir n’est pas freudien, il est avant tout lacanien. C’est ce qui a permis Lacan de nettoyer le transfert de ses relents imaginaires pour le réduire au dispositif même de la cure.

On demande à l’analysant de dire ce qui lui passe par la tête, aussi insensé soit-il, tout en lui garantissant qu’il y trouvera un gain de savoir. Le sujet de l’inconscient se déduit logiquement 1 de ce savoir gagné comme un vouloir dire.

Mais pendant que ce sujet cherche vainement à se faire à l’être dans l’Autre, autre chose prend consistance : son corollaire angoissant, cet objet qui cause, non pas la souffrance mais bien plutôt le désir qui bien qu’articulé n’est pas articulable, si ce n’est à cet objet et en mensonge.

Les noces du sujet avec cet objet glissent sous cette lune de miel entre l’analysant et son analyste. Cela fait du bien, mais cela veut dire que cet objet y reste ?

Dès le début de la cure, lorsqu’on s’allonge sur le divan, tel objet dans la pièce nous regarde et empêche déjà l’association libre. Il se montre et fait appel à l’interprétation. Mais faut-il l’interpréter alors qu’il n’a pas la même structure que l’inconscient? Lacan pose la question du transfert plutôt dans les termes de sa Handlung 2 : comment agir avec cet objet ?

L’amorce du transfert est sauvage. Ce n’est que lorsqu’il y a analyse, c’est-à-dire rencontre avec le désir de l’analyste, que ce transfert se laisse domestiquer.

Ce désir joue sa partie sur deux versants. Celui de l’aliénation, où le sujet se constitue comme effet au champ de l’Autre. Il y dépose un savoir, mais vain quant à la cause. L’autre versant est de séparation où la cause se produit, où le reste se montre, mettant par là en acte la réalité sexuelle de l’inconscient. C’est là que le sujet se réalise, non pas en tant que sujet mais en tant qu’objet de la pulsion. Et ce dans le désir de l’Autre puisque le dire impliqué dans la question Qu’est-ce que ça veut dire ? s’éclipse derrière le vouloir : Que me veut-il ? 3 Le désir du sujet est donc assujetti au désir de l’Autre. C’est de cet assujettissement qu’il veut être trompé en voulant être aimé par lui 4. C’est d’être vu du point de l’Idéal du moi, mais cela l’écarte du point – à surtout ne pas confondre – de l’identification à l’objet pulsionnel.

Ce n’est que par le transfert que la pulsion entre dans la cure. Ce qui n’advient pas à la parole, à la remémorisation, se répète en acte 5, mais pour cela il y faut la présence d’un autre corps. Tel analysant qui s’évacue systématiquement comme un petit paquet après le moment de payer se verra par exemple retenu par son analyste qui lui parle en gardant la porte fermée. C’est cela qui n’est pas à atteindre in absentia 6 et qu’il faut rendre présent. Ce qui dérange la relation analysant – analyste est par là occasion de déranger la pulsion.

1 Miller, J.-A., « La transferencia de Freud a Lacan », Recorrido de Lacan, Manantial, Buenos Aires, 1986, p. 76.

2 Lacan, J., Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 2004, p. 148.

3 Miller, J.-A., Sutilezas analíticas, Paidós, Buenos Aires, 2011, p. 125 (Cours de 21 janvier 2009).

4 Lacan, J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Seuil, Paris, 1973, p. 241.

5 Freud, S., « Remémoration, répétition et perlaboration », La technique psychanalytique, PUF, Paris, 1953, p. 108.

6 Freud, S., « La dynamique du transfert », La technique psychanalytique, PUF, Paris, 1953, p. 60.