Le transfert négatif, « le premier nom du réel » par Pamela King

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À quel moment peut-on dire qu’une analyse commence ? Quand la routine que le sujet maintient de sa réalité quotidienne est « secouée1 ». « Il y a une rencontre avec le réel », explique Jacques-Alain Miller, une rencontre avec un « non-sense2 ». Ce moment d’ouverture, de rupture, de clivage est accompagné par la question : qu’est-ce que cela veut dire ? Cette question fait déjà appel à un sujet-supposé-savoir3, car le fait de la poser implique qu’une signification existe. C’est une supposition qui existe même avant la demande d’une analyse, « la conséquence d’un transfert déjà en cours, préalablement » où le sujet « pré-interprète » ses symptômes4. C’est pour cela que Lacan remarque qu’« au commencement de la psychanalyse il y a le transfert5 », et non pas la demande d’analyse.

Que cela implique-t-il ? Que c’est à l’analyste de restaurer la signification perdue. La demande adressée à l’analyste, soutenue par le symptôme, a l’effet de restaurer le statut symbolique du symptôme, ou « son statut d’un message articulé de l’Autre6 ». Cela veut dire que le sujet est ouvert au désir de l’Autre – ce que Miller appelle une « hystérisation du sujet7 ». C’est à ce point, au tout début de l’analyse, que peut surgir « la résistance » – un des noms du transfert négatif.

Ce point de résistance a fasciné particulièrement les élèves de Freud. Ils étaient surpris que le transfert puisse prendre une forme négative, voire hostile. Ils ont remarqué une inertie, un obstacle à l’association libre, et ils ont décidé d’analyser plutôt ces « mécanismes de défense », rendus célèbres par Anna Freud qui s’intéressait aux théories de Wilhelm Reich, « le théoricien du transfert négatif par excellence8 ». Reich, lui, s’est fixé sur un transfert négatif « latent » inaugural et inévitable : « je maintiens ma thèse selon laquelle toute analyse, sans exception aucune, débute par une attitude de méfiance ou de critique de la part du malade9. » Miller nomme ce moment « une division du désir » – il y à la fois le désir de guérir, et le désir de ne pas guérir – ou même, « une division du transfert » : au désir de guérir correspond le transfert positif, et au désir de ne pas guérir, le transfert négatif10.

Le transfert est saisi par l’établissement de cette relation initiale de défiance. Et c’est pour cela que Miller appelle le transfert négatif chez Reich et les élèves de Freud, cette résistance inaugurale, « le premier nom du réel11 ». Les analystes des années vingt avaient à leur façon une orientation vers le réel – mais « de la mauvaise façon12 », ajoute Miller. Ils ont négligé l’interprétation pour préférer un rapport direct à la pulsion.

« De leurs écueils, faire balise à notre route13 », a dit Lacan, qui, au début de son séminaire, a attribué l’expérience réelle de l’inertie vécue par les post-freudiens à l’imaginaire pour établir la suprématie du symbolique. Mais à la fin de son enseignement, Lacan reviendra à la réelle expérience de la pulsion qui précède le transfert, comme l’explique Miller : « Il y a une causalité plus profonde que le transfert au niveau que Lacan appelle la satisfaction en tant qu’elle est l’urgence et l’analyse est le moyen de cette satisfaction urgente14. »

1 Cf. Miller, J.-A., « C.S.T. », Ornicar ? n° 29, 1984, p. 142-146.

Ibid.

Lysy, A., “Transference and Psychosis”, Psychoanalytical Notebooks 17, p. 22.

4 Miller, J.-A., « C.S.T. », Ornicar ?, op. cit.

Lacan, J., “Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanlyste de l’École”, Autres écrits, Seuil, Paris, 2001, p. 247.

6 Miller, J.-A., « C.S.T. », Ornicar ?, op. cit.

7 Miller, J.-A., « Orientation lacanienne. Choses de finesse » 2008-2009, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 21 janvier 2009, inédit.

Miller, J.-A., “L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique”, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 16 décembre 1998.

9 Reich, Wilhelm, L’analyse caractérielle, Payot, Paris, 1992, p. 46.

10 Miller, Jacques-Alain, “L’orientation lacanienne. L’expérience du réel dans la cure analytique”, op. cit.

11 Ibid., leçon du 9 décembre 1998.

12 Ibid., leçon du 2 décembre 1998.

13 Lacan, J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p . 587.

14 Miller, J.-A., “La passe du parlêtre”, La psychanalyse vite, la Cause freudienne 74, p. 119.