L’art du maniement par Patrick Monribot

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En quoi l’usage du transfert en psychanalyse diffère-t-il de celui en jeu dans les psychothérapies ?

La réponse est entièrement du côté de l’analyste. Tout dépend du maniement qu’il en aura, un maniement étroitement lié au désir de l’analyste – la boussole des pratiques analytiques, sans cesse revigorée par le contrôle. L’enjeu est important : il s’agit de permettre chez l’analysant le passage de l’inconscient transférentiel à l’inconscient réel. Bref, comment passe-t-on de l’analyse de l’Unbewust freudien à celle de l’Une-bévue lacanien ?

Cette bascule n’est en rien spontanée : elle n’a jamais lieu lors d’une simple pratique de l’écoute, si technique soit-elle. En cure, l’un des moments clés de ce virage s’obtient par le mode de présence de l’analyste autant que par les réponses en actes qu’il oppose aux plaintes et demandes de l’analysant. Ce maniement contrarie la pente transférentielle (harmonieuse ou discordante, c’est selon), pente à laquelle l’analysant invite systématiquement l’analyste. Loin de toute harmonie, il s’agit au contraire d’obtenir et de maintenir un écart maximal entre les Idéaux (I) qui animent l’analysant – l’amour réciproque en fait partie -, et l’objet pulsionnel (a) qui le dérange et le divise en tant que réalité sexuelle de l’inconscient. À cette fin, l’analyste tentera, souvent sans parole, d’incarner et d’imposer cet objet que l’analysant refuse de prendre en compte.

Telle doit être la perspective du maniement du transfert. Jacques-Alain Miller a naguère évoqué la performance de l’analysant dans la passe mais là, il s’agit de la performance de l’analyste : c’est un art. D’où l’aspect parfois théâtral du transfert, à la charge de l’analyste. Les AE témoignent de telles mises en scène souvent drôles, qui donnent du piquant aux récits des cures.

L’éthique aride de la psychanalyse et ses résultats thérapeutiques triomphent alors d’une confortable tentation psychothérapique aussi humaniste qu’inefficace.