Le transfert à l’époque de la transparence par Anne Béraud

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La transparence a peu à peu envahi tous les domaines, économique, administratif, jusqu’à la vie sexuelle et amoureuse. Il ne faut rien dissimuler au risque d’être débusqué par les réseaux sociaux. La transparence est devenue la vertu cardinale dans nos démocraties et la dissimulation le mal absolu de l’ère post moderne. Que cache donc la transparence ? Censeurs, inquisition, auto-censure ? Freud nous a enseigné les ruses de l’inconscient et son insolubilité avec le refoulement originaire, et Lacan l’opacité de la jouissance et l’impossible. La volonté de transparence n’est-elle pas le symptôme du déni de l’inconscient ? Ou encore la réussite absolue de la psychanalyse sous le signe de la logique mortifère, c’est-à-dire sans limites, de l’illusion du tout dire sans censure ? Comme J.-A. Miller a pu le montrer à propos de la pornographie qui serait un des effets du discours psychanalytique.

L’usage des nouvelles technologies « changent le statut de l’intimité et du secret »1, et l’évaluation dans tous les domaines relèvent d’une forme insidieuse de la transparence. Au petit Hans à qui l’on dit qu’il est permis de regarder les chevaux, Lacan notait à son sujet que « tout comme dans les systèmes totalitaires qui se définissent par le fait que tout ce qui est permis est obligatoire, il s’y sent maintenant commandé. Il en résulte qu’il se sent obligé de les regarder. »2 La transparence vorace relève du pousse-à-jouir féroce.

À l’ère de la prolifération de l’imaginaire et de la méfiance vis-à-vis du symbolique comment le transfert fonctionne-t-il encore ? La subjectivité de notre époque va contre la croyance au sujet supposé savoir. Néanmoins, comme Lacan l’annonçait à propos du « triomphe de la religion », l’appel à l’Autre sous la forme d’une autorité est le corollaire de l’absence de sens qui découle de la déferlante imaginaire.

L’impératif de la transparence nécessite d’autant plus des lieux où l’intime pourra se dire avec la portée d’une parole qui vaille. L’aspect symbolique du transfert mis à mal par la déflation de la croyance en la figure de l’Autre, ne peut-il être compensé par un autre accrochage ? Celui de la présence en chair et en os de l’analyste, ce qui fait défaut dans le monde virtuel. Peut-on faire l’hypothèse que le transfert s’engage, dans la rencontre avec la présence réelle de l’analyste, plutôt à partir de l’objet a, qui domine aussi l’époque ? Et qu’en fonction de la manœuvre de l’analyste, un sujet supposé savoir s’en déduira.

Montréal, le 17 février 2018

1 Clotilde Leguil, “Nous vivons à l’ère d’une hypertrophie du moi”, Le Monde, 27/07/2017.

2 Jacques Lacan, Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994, p. 281.

3 Jacques Lacan, The Triumph of Religion, Polity, Cambridge, 2013.