Transfert et lisibilité du sexe par Yasmine Grasser

#

Lacan cherchant à structurer l’expérience analytique s’est proposé dans le Séminaire XI d’interroger « le statut conceptuel » des quatre concepts fondamentaux  introduits par Freud : l’inconscient, la répétition, le transfert, la pulsion. Dès le départ, Lacan rappelle qu’il avait déjà situé ces termes dans son enseignement en relation à la « fonction du signifiant » pour montrer leur « valeur opératoire » dans le champ de la psychanalyse. Son pas de plus a été de démontrer que dans la relation analytique il y a un mode opératoire du concept quand y fait retour « en acte » un réel – une autre réalité, une tuché qui se produit « comme au hasard ».

Au départ, Lacan s’attaque à ce qu’il a appelé « le refus du concept », façon de rassembler ce qu’il récusait chez les psychanalystes à savoir : la pluralité de leurs conceptions concernant les concepts majeurs  freudiens.

Dans une interview donnée en 2012 à la revue La Cause du Désir n°80, Jacques-Alain Miller a jugé nécessaire de revaloriser la notion de concept chez Lacan, il disait : «  que les concepts qui se signalent comme tels dans le texte de Lacan font office de point de capiton », et il ajoute « qu’un concept tout seul ça n’existe pas ». L’expression point de capiton nous est familière. Lacan l’avait empruntée à Saussure lors de son séminaire sur les psychoses afin de bien faire saisir à ses élèves sa portée dans le discours « où elle localise un point de convergence qui permet de situer rétroactivement et prospectivement » tout ce qui s’y noue de « connotations trans-significatives ». Comprenons que le concept comme point de capiton est l’outil dont Lacan s’est servi pour structurer l’expérience, et re-définir à nouveaux frais chaque concept par rapport à chacun des trois autres. Lacan s’est aperçu : d’une part, que leur « trame » avait répondu au désir de Freud d’abord, et se nouait donc à la fonction du désir ; d’autre part, que ce désir de Freud constitué comme un objet par les psychanalyste, occupe pour chacun la « place structurante du manque » qui s’y répercute. Lacan retrouve l’incidence d’un manque au niveau de chaque concept : manque à être (inconscient), rencontre manquée (répétition), manque à savoir (transfert), manque de représentation (pulsion). Ce manque c’est la place où se présentifie « en acte la réalité sexuelle » dans l’expérience analytique – moment où la jouissance fait irruption dira plus tard Lacan.

Le transfert  ne fonctionne pas comme concept dans l’expérience analytique, il est d’abord un « phénomène » qui inclut le sujet analysant et le psychanalyste de façon non symétrique.  Le sujet analysant, au-delà de sa demande, va à la rencontre du sujet supposé savoir son désir – ce qui implique que l’analyse prendra son départ du sujet supposé savoir. L’analyste lui doit seulement savoir qu’il va à la rencontre du désir inconscient du sujet – démontrant que le désir de l’analyste est la fonction essentielle qui, derrière l’amour de transfert, se lie au désir du patient

Le transfert a donc pour pivot le désir de l’analyste. Le transfert dans la relation analytique « représente un mode d’accès » à l’inconscient et à son sujet qui lui cherche sa certitude ; il est « le mode opératoire », qui sans se confondre avec l’efficace de la répétition qui est cathartique, est nécessaire à « la mise en acte de la réalité sexuelle » dans l’expérience ; il « inscrit » le poids de la réalité sexuelle dans la constitution subjective « rendant  lisible » en quoi la pulsion qui lui est liée fait surgir le sens du sexe.

Par la suite, Lacan fera appel à la logique pour dégager de nouveaux concepts et restructurer l’expérience, mais il cherchera toujours à saisir comment le sexe surgit dans la relation analytique. En 1964, il avait isolé un concept du Un, distinct de l’unité, à partir « du un de la fente, du trait, de la rupture ». Ce un avait jailli pour lui du texte de Freud. C’était selon lui « une forme méconnue du un », qu’il a traduit par « concept du manque ». Ce concept du manque va le conduire en 1972, à répertorier dans le Séminaire XIX, des « histoires d’Uns », et à interroger la fonction de ce « Un qui surgit comme de l’effet du manque » dans la théorie des ensembles. En cherchant à en faire usage au niveau du discours analytique, Lacan l’introduit pour parler de la position de l’analyste dans l’expérience du transfert. L’analyste pour Lacan est « l’Un » dès que l’analysant manifeste qu’il voudrait être le seul avec l’analyste – pas pour faire Un ensemble, mais pour que qu’il fasse deux avec l ‘analyste. Il écrit : Ce n’est pas l’Un, celui de l’unité, qui règne sur l’Eros dans le transfert, non, « l’Eros fait de l’Un avec les deux ». Il en déduit que « la structure du sexe (comme réel), c’est le duel, le nombre deux ». Il en tirera l’axiome « il n’y pas de rapport sexuel ».