Sujet supposé savoir lire autrement par Esthela Solano-Suarez

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Le sujet supposé savoir comme pivot de l’expérience analytique articule selon Lacan « tout ce qu’il en est du transfert ». Le sujet n’est pas supposé par un autre sujet, mais par un signifiant qui le représente pour un autre signifiant, précise Lacan dans la visée de « décrotter ce sujet du subjectif ». L’expérience analytique menée à son terme conduit vers la destitution subjective « où se dévoile l’inessentiel  du sujet supposé savoir ».

Qu’en est-il du transfert dès lors que Lacan dans son dernier enseignement , comme le signale Jacques Alain Miller, déplace la psychanalyse dans le registre de l’Un tout seul et repense la pratique à partir de ce qu’a d’absolu le sinthome de l’Un ? Cette perspective du sinthome, comme l’a mis en évidence Éric Laurent à la suite de J.-A. Miller, est celle des Uns séparés, non articulés, sans Autre, tandis que le transfert suppose le grand Autre. Un constat s’en déduit : « le transfert est bien l’absent de ce tout dernier enseignement, du moins dans les Séminaires du Sinthome et de L’Une-bévue. » On assiste au même temps au cours du dernier enseignement de Lacan à une radicalisation du réel borroméen, conçu comme étant « sans loi » et « ne se reliant à rien ». Un réel donc disjoint du savoir et dont le non rapport au sens le caractérise.

Ce n’est que dans le Séminaire XXV, Le moment de conclure, que Lacan revient sur le transfert ouvrant vers une nouvelle perspective. Il se demande ce que peut vouloir dire le « supposé savoir » et répond : « le supposé savoir lire autrement » mais à condition de lier aussi ce « lire autrement » à grand S de A barré, que désigne un manque, un trou, une perte. Comme le signale Jacques Alain Miller, lire autrement comporte quelque chose d’arbitraire, d’aléatoire. En effet, Lacan avait déjà posé que « le signifiant ne se pose que de n’avoir aucun rapport avec le signifié » dans la mesure où le signifiant relève de ce qu’on entend dans la dimension du sonore, laquelle « n’a aucun rapport avec ce que ça signifie. »

L’analysant parle, rappelle Lacan, et l’analyste tranche. Par la coupure il équivoque sur l’orthographe et en cela son acte participe de l’écriture, faisant résonner par une autre façon d’écrire, autre chose que ce qui est dit avec l’intention de dire. Cela comporte que lire autrement demande l’appui de l’écriture.

Lacan va énoncer que ce dont il s’agit dans le discours analytique « c’est de donner à ce qui s’énonce une autre lecture que ce qu’il signifie ».

Cette perspective fait de la coupure le modèle de l’acte analytique coupure que l’on trouvait au cœur de sa pratique. Par ce biais il voulait mettre en pratique une dimension de l’acte analytique qui « ne serait pas débile mental » au sens où il n’agirait pas par l’intermédiaire de la pensée, laquelle « confine à la débilité mentale ». C’est pour quoi il propose « d’élever la psychanalyse à la dignité de la chirurgie » évidant le sens pour toucher la jouissance hors sens qui ne se relie au rien. Le savoir dans cette nouvelle perspective relève du lisible de la lettre, achoppant sur l’illisible qui fait trou.

Lacan J., Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’Ecole, Autres Ecrits, Seuil, Paris, 2001, page 248 et suivante

Ibidem

Op. cité, page 254.

Miller J-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit

Laurent, Eric, « Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert », Intervention au XI congrès de l’AMP à Barcelone, Hebdo-Blog n° 133, 15 avril 2018.

Miller J-A., « L’orientation lacanienne, Le tout dernier Lacan » enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université de Paris VIII, leçon du 14 mars 2007, inédit.

Lacan J., Le séminaire livre XXIII, Le sinthome, Texte établit par J.-A. Miller, Le Seuil, France 2005,page137

Ibidem, page 123.

Lacan J., Le Séminaire Livre XXV, Le moment de conclure, leçon du 10 janvier 1978, inédit.

10 Miller J.-A., Le tout dernier Lacan, op.cité, cours du 2 mai 20

11Lacan J., Le séminaire Livre XX, Encore, Texte établit par J.-A. Miller , Le Seuil, 1975, page 31 et 32.

12 Lacan J., Le moment de conclure, op. cité, leçon du 20 décembre 1

13 Miller J.-A., Le tout dernier Lacan, op.cité, cours du 2 mai 200

14 Lacan J., Encore, op.cité, page 3