Crise dans le transfert par Lilia Mahjoub – Congrès de la NLS Genève, 9 mai 2015 

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Avec la crise, quelque chose fait rupture, coupure, désordre dans ce qui, jusque-là, se déroulait sans heurts, selon un ordre symbolique. Quel est le statut de ce désordre, de ce qui ne peut se nommer, qui fait que certains veulent retrouver le cours des choses, et que d’autres au contraire veulent que ça change car ils ont certaines aspirations ?

Après la crise de 1968, Lacan s’adressant à des étudiants à Vincennes, au sein de l’université, leur disait que leur aspiration révolutionnaire aboutirait au discours du maître, à savoir qu’après la révolution, après la crise révolutionnaire, on en revenait au même point qu’avant.

Il en va de ce tournage en rond pour tous les discours : pour celui de l’université, dont Lacan avançait que c’était un nouveau discours du maître. Mais aussi pour le discours de l’hystérique, à savoir qu’après la crise hystérique, quand celle-ci est traitée dans le cadre du discours du maître, il n’y a pas de changement, le maître reste le maître (même châtré) et l’hystérique hystérique. Ce fut le cas dans la crise de transfert de l’analyse de Dora, lorsque cette dernière revint voir Freud, après une longue interruption.

Freud signala qu’il ne réussit pas à se rendre « maître du transfert »1 . Il promit même à Dora, lorsqu’il s’aperçut que sa « demande ne pouvait être prise au sérieux », « de lui pardonner de (l’) avoir privé de la satisfaction de la débarrasser plus radicalement de son mal »2 .

Ce qui fit obstacle dans le cas de Dora, c’est quelque chose qui ressortit au transfert, et plus précisément à la place prise par Freud dans cette cure, ce qui entraîna une crise dans le transfert, comme il s’en produit dans toute analyse.

Dans le cas de la jeune homosexuelle, même si Freud voit mieux, comme le souligne Lacan, il « achoppe à se tenir visé dans le réel par le transfert négatif »3 .

Par quoi les psychanalystes peuvent-ils être donc intéressés à partir de ce concept de transfert voire sa crise, si ce n’est par la question de l’inconscient, pour cerner la conception de celui-ci ?

À propos du transfert dans « Au-delà du principe du plaisir » (1920), Freud avance qu’ « on doit s’affranchir de l’erreur d’après laquelle les résistances qu’on a à combattre proviendraient de l’inconscient »4 , car celui-ci « n’oppose aux efforts du traitement aucune résistance ; il cherche au contraire, à secouer la pression qu’il subit, à se frayer le chemin vers la conscience ou à se décharger par une action réelle».5 Lacan on le sait développera que la résistance ne vient pas en effet du sujet de l’inconscient, mais bien de l’analyste.

Il considéra en outre que la conception du transfert comme présence du passé, comme reproduction, était incomplète. Aussi avança-t-il dans son séminaire Le transfert, que cette présence n’était pas « une simple passivation du sujet »6 , mais un peu plus qu’une présence – une présence en acte ou une reproduction en acte, faisant qu’il y a « dans la manifestation du transfert quelque chose de créateur »7 . Les répétitions liées à la constante de la chaîne signifiante se distinguent ainsi du transfert en tant que ce que le sujet fabrique, construit dans le transfert, c’est une fiction pour être entendue par un Autre.

Lacan souligne de plus que « Dans les conditions centrales, normales, de l’analyse, dans les névroses, le transfert est interprété sur la base et avec l’instrument du transfert lui-même »8 .

Dès lors, si l’analyste interprète le transfert à partir de la position que lui donne le transfert, à savoir l’Autre du transfert, ceci comportera toujours une marge de suggestion irréductible, faisant « que la sortie du sujet hors du transfert est ainsi reculée ad infinitum. » 9

C’est pour cela, qu’à partir du transfert distingué de la répétition, il a fallu trouver un lieu extérieur au transfert pour en donner l’interprétation.

Lacan redéfinira ainsi l’inconscient comme ce qui à peine s’est-il entrouvert, qu’il se referme et que ce qui est à l’œuvre dans cette fermeture, c’est le transfert. Il reconfigure ainsi l’idée qu’en donna Freud, celle d’une besace, soit quelque chose de fermé où il fallait pénétrer du dehors, en l’inversant. L’inconscient n’est pas un dedans mais bien ce qui est au dehors, quelque chose qui est « à penser en extériorité »10, comme le disait JacquesAlain Miller en décembre 2007.

Le transfert n’est donc pas à traiter par le transfert mais, en tant que lieu de crise, à partir de cette extériorité. C’est d’une autre place que celle de l’Autre du transfert que l’analyste devra opérer.

En d’autres termes, et ainsi que le formule Jacques-Alain Miller dans son cours, ce qui n’était pas abouti chez Freud, Lacan le fait en séparant l’inconscient de la psychanalyse, et ce, en donnant deux formalisations distinctes du discours de l’inconscient et du discours de l’analyste.

Le discours de l’inconscient soumis au signifiant maître qui ordonne les propos de l’analysant, « est entièrement réductible à un savoir »11, S2. C’est ainsi qu’est structuré l’inconscient freudien, avec le sujet, $, installé à la place de la vérité, puisque Freud supposait celle-ci dans le sujet. Dans le discours de l’analyste, ce dernier change de place, car ce n’est plus le savoir qui est au travail mais le sujet, ce qui évacue la vérité du sujet. Le savoir, quant à lui, en se retrouvant à la place de la vérité en tant que celle-ci n’est pas-toute, s’avère décomplété. Plus tard, Lacan énoncera que l’insistance du savoir inconscient, tel qu’il fut découvert par Freud, « ne suppose pas du tout obligatoirement le réel dont [lui Lacan] se (sert])»12 .

C’est en apportant cette réponse du réel, que Lacan porte l’élucubration freudienne, selon sa formule, à « son second degré de symbolisme »13. Il n’invalide donc pas la découverte freudienne, mais plutôt en part-il pour l’élever à ce second degré, précisant que le réel est sa propre réponse symptomatique à l’inconscient freudien, où la position de l’analyste est en quelque sorte entravée par le transfert. En d’autres termes l’inconscient freudien ou transférentiel est réinventé par Lacan comme inconscient réel. Et c’est de ce réel dont l’analyste fait semblant, sous les espèces de l’objet a qui orientera son intervention. Pour définir l’inconscient, il faut donc ces deux discours, d’où la topologie de la bande de Moebius.

C’est donc en resituant l’analyste à une place qui n’est plus celle de l’Autre du transfert que Lacan donnera son plein statut au discours de l’analyste.

Selon l’expression de Lacan qui est un néologisme, cet objet a est « obstaculant »14 à l’expansion de l’imaginaire englobant. Il fait donc obstacle à l’enflure imaginaire, mais aussi à l’ouverture de l’inconscient, comme dans l’exemple de la nasse, et produit ainsi la crise du transfert. Voilà pourquoi, mis aux commandes, il est le moyen d’action de l’analyste.

Quand Dora quitte Freud, tel l’objet a précieux que l’hystérique subtilise au savoir produit par le maître, Freud écrit ceci :

« Serais-je parvenu à retenir la jeune fille si j’avais moi-même joué vis-à- vis d’elle un rôle, si j’avais exagéré la valeur qu’avait pour moi sa présence et si je lui avais montré un intérêt plus grand […]. Je ne sais […] j’ai toujours évité de jouer des rôles et me suis contenté d’une part psychologique plus modeste »15 .

Freud n’occupe en effet pas la place de « faire semblant d’objet a » car son rapport à la vérité en jeu y fait obstacle.

En articulant le discours analytique, Lacan fait en sorte que l’analysant soit soulagé, si je puis dire, de la charge de cet objet, ce qui ne fut pas le cas de Dora qui ne supporte pas le dévoilement d’une vérité sur sa valeur en tant qu’objet, réduite au « rien » de Mr K.

Dans le séminaire Les quatre concepts fondamentaux, Lacan parlait de « crise conceptuelle permanente qui existe dans l’analyse »16 à propos du transfert et précisait que cette crise en tant que fermeture de l’inconscient pouvait être traitée à partir de cet objet a. C’est lorsque se fait jour une crise dans le transfert, que l’interprétation de l’analyste est en effet attendue.

Le psychanalyste n’est pas le maître du jeu, mais « […] tout de même, relevait Lacan, il en supporte, il en incarne l’atout-maître, pour autant que c’est lui qui vient à jouer le rôle de l’objet a, avec tout le poids que cela comporte. »17

C’est une curieuse place que l’analyste est censé occuper, Voilà pourquoi il convient toujours de l’interroger comme le proposait Lacan avec la Passe. Il désignait aussi cette place comme celle de « l’ordure » et ajoutait qu’il fallait  « en passer par cette ordure décidée pour, peut-être, retrouver quelque chose qui soit de l’ordre du réel », dans son séminaire Le sinthome18 .

Pour prolonger ce qu’il en est des crises du transfert à partir de ce qui se joue dans l’analyse, je vais maintenant parler des crises du transfert telles qu’elles se produisent hors du cadre strict de la cure, par exemple dans le mouvement analytique. Ce sont des crises dans le transfert qui sont bien sûr liées à la conception de l’inconscient en cours à ce moment-là.

C’est par le terme de crise que Lacan désigne celle de 1953, en tant qu’elle fut relative à la place du psychanalyste dans le monde. « En ce qui concerne ma place, dit-il dans une conférence de 1967, on est alors, dans la psychanalyse en France, en un moment que l’on pourrait dire de crise. Il est question de mettre en place un certain dispositif qui devrait régler dans l’avenir le statut des psychanalystes »19 .

Au milieu d’un « tohu-bohu », Lacan dit alors se trouver avec un certain nombre sur un radeau et pendant dix années d’avoir vécu avec les moyens du bord.

C’est là, mentionne-t-il, dans cette crise, que ce qu’il eut à dire obtint une certaine portée, à savoir qu’il lui fallut dire ce qu’était l’inconscient, alors même que tout le monde savait qu’il y avait un inconscient, autrement dit que tout le monde pensait savoir ce que c’était. Et que c’est justement ce que les psychanalystes, eux, ne devraient pas dire savoir d’emblée. C’est là, dirai-je, la différence, et c’est ce qui laisse des chances à l’inconscient. « C’est là que ça commence à devenir intéressant. »20, formulait-il encore.

Car après tout, rien ne prouve a priori l’existence de l’inconscient, si ce n’est l’idée admise comme, je le disais avant, qu’il y en a un. L’analyste a à en  rendre compte par le biais d’un discours et non comme tel, car l’inconscient n’existe pas et c’est en ce sens qu’il est réel. Il faut pouvoir le démontrer autrement que comme quelque chose d’admis collectivement.

En d’autres termes, si l’inconscient a une extériorité, c’est pour que le discours de l’analyste joue son rôle quant à cette extériorité, intervienne dans ce qui s’est déjà maîtrisé du discours de l’inconscient dans le discours commun.

Le psychanalyste a pour cela une place à tenir quant aux crises qui traversent le monde, et ce, à partir de son discours. Nous le constatons chaque jour, le monde a changé et il nous faut en effet garder l’œil sur cet amer de l’inconscient qu’est le transfert avec ses crises.

Jacques-Alain Miller, à Comandatuba en août 200421, se posait la question si l’objet a ne serait pas la boussole de la civilisation d’aujourd’hui ? Certes dirai-je, à condition que le psychanalyste y mette son grain de sel, en s’intéressant aux crises de celle-ci.

Freud critiquait, dans Malaise dans la civilisation, la question de l’amour du prochain en faisant valoir que le prochain n’était « pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation »22. Et ainsi « d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer »23. C’est ni plus ni moins la pulsion de mort, celle qui se passe de discours que nous trouvons ici mise à nu. La pulsion de mort, c’est, comme l’énonce Lacan, « le réel en tant qu’il ne peut être pensé que comme impossible »24. C’est bien ce qui fait passer mon prochain au rang d’objet a et qui convoque le discours de l’analyste à le prendre en charge au sens où je l’ai mentionné plus avant.

Le discours de l’analyste, c’est celui qui prend en effet à sa charge le travail que les autres discours ne peuvent pas faire. C’est ce que nous appelons l’utilité publique de la psychanalyse.

L’utilité publique ne consiste pas pour le psychanalyste à œuvrer pour le bien collectif, mais pour prendre le temps de comprendre ce qui fait crise aussi dans la société, puisqu’il s’agit dans ces crises d’un réel qui vient troubler l’ordre symbolique.

La jeunesse est aujourd’hui en crise, pas-toute, mais une partie de celle-ci et qu’on a ignorée. Pourquoi un nombre toujours croissant d’adolescents se tourne-t-il de façon contagieuse vers des issues radicales, comme l’enrôlement dans des causes extrémistes religieuses, pour tuer et se faire tuer ? Ces adolescents sont d’origine culturelle et religieuse diverses, et parmi eux beaucoup se convertissent à ces causes.

Nous avons fait l’épreuve douloureuse, depuis plusieurs mois, si ce n’est depuis quelques années en France, en Belgique et dans d’autres pays qui se veulent libres et laïcs, de ces crises meurtrières. Nous ne saurions détourner le regard en disant qu’il n’est pas question d’inconscient dans celles-ci, après ce que je viens de dérouler à propos de la définition toujours à reformuler de l’inconscient, et retourner à la sérénité de nos pratiques privées. L’on rétorquera qu’il faut le transfert, et que la psychanalyse n’a pas bonne presse en ce moment, qu’on lui préfère des méthodes suggestives, mais ce transfert ne demande qu’à s’établir comme j’ai pu le constater avec des interlocuteurs en mal de discours pour traiter ce fléau. Il me paraît temps que les psychanalystes puissent réfléchir à leur position quant à cette soi-disant absence de transfert et partant aux réponses qu’ils peuvent donner à ce problème brûlant avant que cela ne vire encore plus à l’horreur.

Texte paru dans Mental n° 34, Identités en crise , sous le titre : Crise dans le transfert, crise dans la jeunesse.

1 Freud S., Cinq psychanalyses, Paris, P. U. F., 1954, p. 88.
2 Freud S., Ibid., p. 91. 2
3 Lacan J., Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 639.
4 Freud S., Essais de psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, Paris, 1964, p. 22.
5 Freud S., Ibid., p. 23.
6 Lacan J., Le transfert, op. cit., p. 207.
7 Lacan J., Ibid., p. 207. 3
8 Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Éditions du Seuil, Collection Champ freudien, Paris, 1991, p. 206.
9 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 591.
10 Miller J.-A., La lettre mensuelle n° 264, E.C.F., p. 39.
11 Lacan J., Le sinthome, op. cit., p. 131. 4
12 Lacan J., Le sinthome, op. cit., p. 132.
13 Lacan J., Ibid., p. 132.
14 Lacan J., Ibid., p. 86. 5
15 Freud S., Cinq psychanalyses, op. cit., p. 82.
16 Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 119.
17 Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, mars 2006, p. 353. 6
18 Lacan J., Ibid., p. 124.
19 Lacan J., « Place, origine et fin de mon enseignement » (1967), in Mon enseignement, Paris, Seuil, octobre 2005, p. 14.
20 Lacan J., Mon enseignement, op. cit., p. 17. 7
21 Miller J.-A., « Une fantaisie », Revue Mental n° 15, février 2005, NLS, p. 11.
22 Freud S., Malaise dans la civilisation, PUF, 1972, p. 64.
23 Freud S., Ibid., pp. 64-65.
24 Lacan J., Le sinthome, op. cit., p. 125. 8